Valeurs actuelles.fr, le 28-03-08
Le tabou des enfants bandits
Pendant que leurs camarades apprennent à lire, eux s’entraînent déjà à voler et à brûler. Une sociologue, née en
Seine-Saint-Denis, lève le voile sur une réalité qu’éludent les politiques de tous bords. Poignant.
L’autre semaine à Lille, deux mineurs agressaient un SDF à coups de couteau dans la gorge, parce qu’il refusait de leur donner de
l’alcool. Le plus jeune avait 12 ans. Un fait divers sanglant, qui relance le débat sur la délinquance juvénile. Et si derrière chaque enfant violent, il y avait une famille déséquilibrée ? C’est
la question – presque le constat – que pose Sonia Imloul, membre du Conseil économique et social, dans son livre Enfants bandits ? (éditions Panama, 15 Euros). Cet ouvrage, dur et
émouvant, déchirant même, décrit des situations paroxystiques mais représentatives d’une tendance nouvelle, où de très jeunes enfants, entre 3 et 13 ans, sombrent dans l’agressivité et la
délinquance.
Des histoires vécues, racontées par les institutrices des écoles primaires de Seine-Saint-Denis et par les policiers
de la brigade des mineurs du département. Face à cette réalité choquante, les politiques préfèrent éluder le sujet, ou transférer la gestion du problème aux jeunes institutrices fraîchement
sorties de l’IUFM, où elles n’ont évidemment reçu aucune formation pour contenir la violence des enfants. Sonia Imloul ne voit qu’une solution à l’équation : refaire de la politique
familiale une véritable priorité nationale. Pour que l’enfant et son accueil redeviennent la priorité absolue. Morceaux choisis.
KEVIN, 4 ANS
Le cri de la douleur
"Le petit garçon n’a qu’une soeur jumelle, Inès. Ils sont inséparables. […] Ils n’ont jamais connu leur père. "Partie en voyage", leur
mère les a confiés à une amie quand ils avaient 18 mois. L’amie en question s’est empressée de les abandonner dans un cinéma, d’où ils ont échoué à la DDASS. Revenue en France, la mère n’a pu les
récupérer. Kévin et Inès sont ballottés d’une famille à une autre. Dans la première, ils sont maltraités. À tel point qu’il faut les transférer d’urgence dans une autre famille d’accueil. Le
temps de trouver une solution. […] À 4 ans, on n’exprime pas encore sa souffrance par de grandes phrases construites. Alors on hurle. […] Kevin hurle si fort que plus personne
ne s’entend parler et que l’enseignante doit interrompre la classe. Assise à côté de lui, sa soeur le regarde avec des yeux vidés de toute expression ; et de temps en temps, elle ricane. Une
vision cauchemardesque tout droit sortie d’un film de Stanley Kubrick. En écoutant ce récit, me revenaient les mots de la directrice de l’enfance à la mairie de Saint-Denis, Joëlle
Questier-Porrolt : "Un enfant de 4 ans qui hurle manifeste déjà une souffrance irraisonnable. La violence commence là. "
BEMBA, 7 ANS
Dressé à incendier
"Tôt ce matin, ses frères l’ont emmené devant le collège, qui se trouve à un kilomètre de l’école. Leur objectif : les voitures qui ont passé
la nuit sur le parking du collège. Problème : l’entrée du parking est fermée par une grille. Seul un individu de très petite taille peut se glisser dessous. C’est le rôle de Bemba qui se voit
confier un jerrycan d’essence et un briquet, avec pour mission d’aller incendier les véhicules garés. […] L’enseignante pense à demander des explications aux frères qui ont utilisé
Bemba, et qu’elle connaît. Mais desquels s’agit-il ? Dans la famille du petit garçon, il y a dix-sept enfants… S’adresser aux parents ? Cela fait deux ans que la mère a disparu de la circulation,
tandis que le papa polygame s’absente régulièrement pour rentrer au Mali chercher de nouvelles femmes qu’il ramène en France. " L’équipe éducative était persuadée que si personne ne prenait
cet enfant en main, il n’atteindrait jamais l’âge de 13 ans. Qu’il mourrait avant, dans l’un des nombreux mauvais coups où l’entraînaient ses frères. "
KADER, 6 ANS
Endormi au haschisch
"Tu fumes, toi, maîtresse ? " La maîtresse a beau avoir grandi et enseigné dans le département, elle n’a encore jamais eu à répondre à
une telle question de la part d’un gamin de 6 ans. " Oui, répond-elle d’un ton qui se veut détaché mais où la curiosité pointe malgré tout. – Tu fumes quoi ? – Ben… des cigarettes. – Mon
beau-père, il fume de la "ztla". De la "ztla" : du haschisch en arabe maghrébin. […] – Et comment sais-tu que ça s’appelle de la "ztla" ? – Oh tu sais, maîtresse, mon beaupère il m’en donne un
peu pour que je dorme bien. " Le beau-père qui fait fumer Kader est en fait le cousin germain de sa mère, qu’elle a épousé après avoir divorcé de son premier mari. Lorsqu’une fille est née
de cette union consanguine, Kader est parti en vrille. Il s’est mis à taper. À taper tout le monde. Ceux qui refusaient de jouer avec lui, mais aussi ceux qui acceptaient de jouer avec lui. Il ne
tapait pas pour taper. Mais pour exister."
OMAR, 4 ANS
Elevé par ses "grands frères"
"Malien, le père d’Omar a trois femmes en France. Les deux premières ont fini par quitter le foyer familial pour aller vivre ailleurs. La
troisième est la maman d’Omar. Très malade, elle est rentrée au Mali pendant de long mois. Le père est donc reparti vivre avec son ex-deuxième femme, abandonnant ses enfants nés de la troisième.
Dont Omar. "Il vivait totalement seul avec ses frères. Il allait à l’école tout seul. Pendant les émeutes de 2005, il était dehors à 23 heures au milieu des voitures en flammes." Du pain bénit
pour les assistantes sociales ? " C’est bien plus compliqué qu’on ne le pense, affirme Émilie Fernez : les grands frères aux allures de gangsters les empêchaient d’entrer dans
l’appartement. Elles étaient désarmées pour aider le gamin. "
BRYAN, 7 ANS
Le visage peint de son sang
"Ses bras sont marqués d’estafilades rouges. Et sur sa table, ses ciseaux sont rouges aussi. Bryan s’est écorché les bras avec ses ciseaux et
s’est peint le visage de son propre sang. […] Son comportement autodestructeur est permanent. Sans aller jusqu’à mettre sa vie en danger, il prend un malin plaisir à se blesser, à se
faire mal. L’institutrice l’a vu se planter son compas dans le dos de la main, s’enfoncer la mine de ses crayons sous les ongles. […] " Et, dans la cour de récré, il agissait en
sorte de se faire tabasser par tout le monde. Il allait titiller les gamins jusqu’à ce qu’ils explosent et lui rentrent dedans. " […] Quand Bryan a passé quelques jours chez sa
grand-mère, il revient transformé. Lumineux, serein, joyeux. Toute violence vis-à-vis de lui-même semble l’avoir quitté. Puis il réintègre le foyer familial. Et tout redevient comme
avant."
HENRI, 8 ANS
Voleur de voitures
"Bruits de moteur hurlant en surrégime. Les policiers tournent la tête, juste à temps pour voir passer en trombe une
Renault 19. Sans chauffeur. La police de cette cité de l’est du département a pris l’habitude de ne pas s’effrayer au spectacle de la voiture fantôme. Depuis le temps, elle fait un peu partie du
paysage. Certes, ce n’est jamais exactement la même. La couleur, l’état, l’ancienneté, les accessoires changent d’une fois à l’autre. Mais le modèle reste identique. […] Et le style de
conduite est reconnaissable entre mille : nombreux à-coups, brusques embardées, vitesse excessive… C’est qu’il n’est pas évident de conduire quand on mesure 1,35 m et qu’on n’est jamais allé à
l’auto-école. Ce qui, à 8 ans, est tout à fait normal.
Valentin Goux.